Mobile money : Une opportunité de binarisation du franc CFA pour sauver les finances de l’État
Par Louis Marie Kakdeu
Les services du FMI viennent d’achever leur mission de 2026 au titre de l’article IV au Cameroun. Le rapport est sans appel. Le FMI alerte sur le risque de surendettement du Cameroun en 2026 : « L’analyse de viabilité de la dette du Cameroun continue de mettre en évidence un risque élevé de surendettement global. L’incertitude entourant les résultats de 2025 reste élevée, notamment le risque que de nouveaux arriérés ou dépenses extrabudgétaires soient enregistrés ». De quoi s’agit-il ?
Risque de surendettement
Selon le FMI, le surendettement désigne la situation où la dette souveraine d’un pays devient insoutenable, nécessitant une restructuration ou mettant en péril la stabilité économique. En un mot, c’est la situation d’un pays en faillite ou en défaut de paiement. Pour faire simple, la restructuration de la dette est une négociation avec les créanciers visant à modifier les termes du prêt, notamment en allongeant la durée de remboursement, en réduisant les taux d’intérêt ou en annulant une partie de la dette.
Où est le problème en cas de surendettement ?
Le problème est qu’un pays surendetté fait face à des coûts de service de la dette en hausse, limitant sa capacité à investir dans le développement. Le stade où la dette devient insoutenable signifie que le pays a encore les moyens de payer, mais le poids du remboursement est tel qu’il paralyse son économie ou ses services publics. C’est-à-dire qu’une fois que l’on a payé la dette, le pays ne dispose plus de moyens pour financer son développement. En 2026, le Cameroun enregistre une forte pression sur sa trésorerie avec un service de la dette en hausse, atteignant 8,8 % du PIB. Le début du remboursement au FMI en 2026 est chiffré à 573 milliards de FCFA.
Critique de l’approche du gouvernement
Le gouvernement continue d’endetter le pays pour assurer son fonctionnement. Dans une période d’un an, entre janvier 2025 et janvier 2026, le président de la République a autorisé le Ministre des finances à procéder à l’emprunt d’environ 3160 milliards de FCFA. Le ministre des finances s’occupe de la trésorerie de l’État au Cameroun. Dans les faits, il ne s’agit pas de l’endettement pour le financement des projets (car cela relèverait de la compétence du ministre en charge de l’économie) mais de l’endettement pour gérer les questions de trésorerie. Et c’est pour cela que les échéances de remboursement sont à très court terme. Cette solution est inadéquate et voici pourquoi :
Situation de surliquidité du Cameroun
Le Cameroun est en situation de surliquidité (excès de liquidités non utilisées) sauf que l’argent ne circule pas dans le circuit formel. En 2024, le secteur informel comptait 3,7 millions d’Unités de Production Informelle dont le montant de l’investissement était évalué à 54 milliards de FCFA. Les tontines informelles ont brassé 333 milliards de FCFA en 2024, avec seulement 14 % des fonds traçables. Les détournements de deniers publics ont représenté une moyenne annuelle d’environ 361,43 milliards de FCFA sur une période de 28 ans (1997-2025), soit plus de 110 000 milliards de FCFA. En 2025, environ 14,2 milliards de FCFA n’ont pas été reversés au trésor public. Le problème est que nous sommes dans un pays où le taux de bancarisation élargi est relativement faible, se situant à 22,67 % en 2025. La thésaurisation limite la circulation de l’argent dans le système bancaire formel.
La question que l’on peut se poser est de savoir où se trouve cet argent thésaurisé. Lorsque vous voyez le rythme avec lequel les immeubles florissent dans nos quartiers, vous comprenez que le pays n’a aucun problème de liquidité. Il faut juste mettre sur pied une bonne stratégie pour capter cet argent. Au Cameroun, les gens bourrent leurs matelas avec des billets de banque et les tontines tournent en plein régime. Les transactions Mobile Money ont franchi la barre des 24 000 milliards de FCFA, ce qui donne une indication de l’argent liquide disponible au Cameroun. L’hypothèse est que si l’on augmente encore le plafond des transactions, alors l’on pourrait doubler ces chiffres.
La solution est endogène.
Nous avons vu que l’argent existait au Cameroun et il fallait simplement que l’on mette sur pied un cadre sécurisé pour permettre au citoyen de prêter à l’État. Ceci devrait retenir toute l’attention d’un gouvernement qui privilégie la souveraineté nationale et l’autonomisation dans un monde où les puissants soumettent par l’endettement. J’avais déjà indiqué que le Cameroun n’avait pas de banque centrale, ce qui était un handicap pour la maîtrise de ses finances publiques.
La monnaie électronique offre aujourd’hui l’opportunité de contourner cet obstacle à travers la binarisation. En gros, l’État crée une monnaie parallèle sous forme de bon qui permet aux citoyens de fonctionner sans restriction dans un espace donné. Le mobile money est une piste sérieuse à suivre. Si l’État lève les plafonds de transaction et défiscalise les opérations, alors les citoyens pourraient trouver mieux de créditer leurs comptes en ligne que de bourrer leurs matelas. Ensuite, les citoyens pourraient prêter facilement à l’État qui les rembourserait sous forme de bons utilisables sur ces plateformes mobiles. L’on ne fait pas d’omelettes sans casser les œufs, dit-on. L’État doit accepter de perdre quelque chose. Pour bâtir une place financière (même numérique) au Cameroun, l’État ne peut pas continuer de surtaxer les tontines et les opérations Mobile Money. Il faut au contraire structurer et encadrer ces outils pour mieux les utiliser. Si l’État ferme les yeux sur l’origine des fonds qui financent la construction des immeubles dans nos quartiers (investissements non-productifs), alors il doit aussi fermer les yeux sur quelques transactions financières informelles à condition qu’elles soient orientées vers le secteur productif.
L’urgence est signalée.
Louis-Marie Kakdeu, MPA, PhD et HDR
Deuxième Vice-Président national
SDF

