Bamenda, ville sous pression militaire
Nord-Ouest Cameroun : une vie suspendue au bord du chaos
Depuis 2016, la crise anglophone s’est durablement enracinée dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun. Loin des projecteurs et souvent méconnue du grand public, cette crise installe insidieusement un ordre nouveau, fait de peur, de résilience et d’un quotidien brisé. Pour en mesurer la réalité, Travel Card Journal a effectué le déplacement sur le terrain, de Yaoundé à Bamenda, au cœur d’une zone sous tension. Ce reportage donne à voir une réalité souvent invisible : celle d’une population qui vit entre violence, incertitude et adaptation permanente, dans un environnement où la survie est devenue une priorité quotidienne.
Une crise ancrée et profondément humaine
Les chiffres dressent un bilan lourd : plus de 6 000 morts, près d’un million de déplacés internes, plus de 70 000 réfugiés au Nigeria, et un système éducatif profondément affecté, avec plus de 40 % des écoles fermées à certains moments de la crise selon des organisations internationales comme l’ONU et l’International Crisis Group.
Mais au-delà de ces données, la crise se lit dans les corps marqués, les esprits éprouvés et les trajectoires brisées. Des villages enclavés aux centres urbains, chaque espace porte les stigmates d’un conflit qui s’installe dans la durée et banalise l’exceptionnel.
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Un quotidien en suspens
Le trajet vers Bamenda en dit long. Partis dans la nuit, nous arrivons à l’aube dans une ville étrangement silencieuse. Bars fermés, conducteurs d’okada hésitants, regards méfiants : la peur est diffuse, presque palpable.
Au carrefour City Cheminst, le constat est saisissant : la ville ne s’éveille plus comme avant. Les activités reprennent tardivement, avec prudence.
Les enlèvements contre rançon, devenus une économie parallèle, imposent cette vigilance permanente.
Dans un bar, une scène anodine devient révélatrice. Lorsque nous commandons une bière, le barman refuse de servir les produits. Le boycott des entreprises perçues comme liées à des intérêts français reste actif.
Les stations-service Total ont été vandalisées, pillées puis fermées dans plusieurs localités. Dans les télécommunications, MTN domine largement, tandis qu’Orange est rejeté dans plusieurs zones.
Autre détail frappant : la quasi-totalité des véhicules circulent sans plaques d’immatriculation. Une absence volontaire qui traduit une rupture symbolique avec l’autorité centrale de Yaoundé .
Bamenda, ville sous pression militaire
La première impression est celle d’une ville sous haute surveillance. Les forces de défense et de sécurité y sont omniprésentes.
Véhicules blindés, postes de contrôle renforcés, blocs de pierre disposés sur la chaussée : tout indique une militarisation avancée de l’espace urbain. Les check-points, nombreux, ressemblent à de véritables fortifications.
Un policier, rencontré sur le terrain, confie à voix basse :
« Nos chefs à Yaoundé restent éloignés… ils ne mesurent pas toujours la réalité du terrain. Ici, tout peut basculer à tout moment. »
Dans ce contexte de guerre asymétrique, l’imprévisibilité est la règle.
Sur la route de Batibo : survivre en s’adaptant
En direction de Batibo, les paysages verdoyants contrastent avec la tension ambiante. Chaque déplacement est ponctué de contrôles stricts.
Au marché, la réalité économique s’impose. Assise derrière un étal partiellement vide, Marie, commerçante d’une quarantaine d’années, ajuste ses prix avec résignation :
« On vend en fonction des villes mortes. La veille, on écoule tout parce que les gens font des provisions. Si tu ne vends pas, tu perds tout. Avant la crise, tout coûtait moins cher… aujourd’hui, on ne peut pas faire de miracle. »
Comme elle, de nombreux commerçants évoluent dans un équilibre fragile. Dans certaines zones, les activités économiques ont chuté de 50 à 70 %, selon des estimations locales.
Parallèlement, les activités agricoles, pilier de l’économie locale, sont gravement perturbées. Les journées de « villes mortes » limitent l’accès aux champs, tandis que la brousse, devenue refuge naturel pour les groupes armés, est désormais perçue comme une zone à haut risque. Entre pillages de récoltes, menaces de violences et risques de viols, de nombreux agriculteurs hésitent à s’y rendre. Cette insécurité a entraîné une baisse significative des productions agricoles, contribuant directement à la hausse du coût de la vie et à l’insécurité alimentaire dans plusieurs localités.
Une jeunesse prise en étau
La jeunesse est au cœur de cette crise. Dynamique mais profondément divisée, elle incarne les fractures du conflit.
Nous rencontrons des jeunes déterminés à s’en sortir, mais désabusés. Beaucoup accusent le pouvoir central d’avoir mal géré la situation.
Certains ont choisi l’exil. D’autres ont pris les armes. Ceux qui restent subissent une double pression : survivre économiquement et faire face au jugement social.
Ils sont parfois accusés de lâcheté par ceux engagés dans la lutte armée, qui les considèrent comme des « jouisseurs », profitant indirectement des sacrifices de ceux qui vivent dans la brousse, traqués par les forces de défense et de sécurité.
Dans ce climat, des dérives sociales inquiétantes émergent. La prostitution, impliquant des jeunes de plus en plus précoces, s’est développée, révélant une précarité grandissante.
Une économie de survie et de prédation
Face à l’effondrement des circuits formels, une économie parallèle s’est imposée.
Trafic de drogue, contrebande, rançons : ces activités coexistent avec une économie de subsistance. Tandis que certains s’enrichissent, la majorité lutte pour survivre. Dans certaines localités, plus de 60 % des ménages vivent sous le seuil de pauvreté.
Par ailleurs, une évolution préoccupante se dessine : le glissement progressif de certaines revendications politiques vers des logiques de grand banditisme. À mesure que le conflit s’enlise, certains groupes armés deviennent difficilement contrôlables, multipliant les actes criminels sans lien direct avec les objectifs initiaux. Enlèvements, extorsions et règlements de comptes participent à brouiller les lignes entre lutte politique et criminalité organisée, au détriment des populations civiles, premières victimes de cette dérive.
“Villes mortes”, vies suspendues
Chaque lundi, la ville s’arrête. Commerces fermés, rues désertes, activités paralysées.
Ce phénomène a profondément affecté l’éducation. Plus de 700 000 enfants ont vu leur scolarité perturbée depuis le début de la crise.
Une génération entière grandit dans l’incertitude.
Vivre sans exister
La crise efface aussi les identités.
Un homme rencontré sur le terrain raconte avoir perdu tous ses documents lors de l’incendie de sa maison. Sans acte de naissance ni carte d’identité, il n’existe plus administrativement.
« Sans papiers, je ne peux ni voyager ni travailler… je suis comme invisible », confie-t-il.
Sa famille a été dispersée. Sa fille aînée, fragilisée, est devenue mère trop tôt.
Informer sous pression
Dans ce contexte, exercer le métier de journaliste relève du défi.
Un confrère basé à explique :
« Les médias étrangers hésitent à venir. La presse locale travaille sans protection. La presse publique est rejetée, les médias privés sont parfois instrumentalisés… informer devient dangereux. »
Cette situation contribue à maintenir la crise dans une relative invisibilité.
Une paix encore hors de portée
À Bamenda, la vie continue, mais sous tension.
Une vie faite de compromis, de peur contenue et d’espoirs fragiles. Derrière les chiffres, il y a des visages. Derrière les statistiques, des destins brisés.
Ce reportage n’en montre qu’un fragment. Mais il révèle une réalité essentielle : cette crise, loin de s’éteindre, façonne déjà une génération entière, suspendue à une paix qui tarde à venir.
Texte de Louis EBENE
Travel Card Journal : Info pratique déplacement aisé
28 mars 2026, 16:07 yayınlandı
Mis à jour le 28 mars 2026, 16:26
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