Cameroun: Ce qu’il faut savoir sur les capitaux privés/étrangers en question
Par Louis Marie Kakdeu
Dans la continuité de ma tribune d’hier qui faisait cas de l’attirance des capitaux étrangers, je fais cette sortie face à l’actualité africaine où l’on assiste à la montée du nationalisme se nourrissant quelquefois des idées reçues sur la présence étrangère. Certains s’offusquent du fait que des puissances étrangères disposent d’intérêts en Afrique. Or, quoi de plus normal ! Sur le plan géopolitique et/ou géostratégique, tout pays émancipé dispose d’intérêts à l’étranger. Même dans la société traditionnelle africaine, la conquête avait force de loi. On ne s’imagine plus une vie en autarcie ; une société dans laquelle aucun intérêt étranger ne serait admis. La confusion inquiète lorsque la présence d’un intérêt étranger est considérée comme étant la manifestation de l’impérialisme. Le libre-échange serait dans ce sens un outil de domination occidentale. Qu’en est-il effectivement ? Nous nous proposons de nous concentrer un peu sur les intérêts économiques en Afrique et de répondre à la question de savoir ce qui peut alimenter ces confusions autour des investissements directs étrangers (IDE).
Le constat est qu’il existe beaucoup d’idées reçues au sujet de la présence étrangère en Afrique. Les IDE sont des flux de capitaux étrangers réalisés dans un pays pour développer une activité économique. Cela intègre la multinationalisation des entreprises qui passe soit par la création de filiales, la fusion des entreprises, l’acquisition des parts, les prêts et emprunts intra-groupes ou toute autre relation financière. En réalité, chaque pays a besoin des capitaux pour financer son développement et les IDE en sont une source par excellence dans le cadre du partenariat public-privé. C’est ainsi que les pays bien gouvernés travaillent pour l’attractivité de leurs territoires. Le problème est que lorsqu’on parle de multinationales en Afrique, cela connote le pillage et rappelle le passé sulfureux de certains grands groupes comme Elf ou Bolloré actuellement mis en examen en France. À cause de cette mauvaise image, les IDE sont considérés comme un moyen qu’utilisent les puissances étrangères pour maintenir leur hégémonie en Afrique. La méthode serait de contrôler la politique pour mieux contrôler l’économie et le commerce. C’est pour cette raison que ces multinationales s’intéresseraient aux secteurs sensibles comme le fichier électoral, le fichier des citoyens, l’eau, l’électricité, le transport aérien, la téléphonie, etc. Beaucoup de citoyens n’en veulent plus, y trouvant la cause du malheur du continent. Pourtant, il faut faire la part des choses. Ce n’est pas parce que tout était bon pour le colon qu’il faut rejeter tout ce qui vient de l’étranger, y compris l’éducation comme le fait la secte islamique Boko Haram.
Les IDE ne sont pas une menace pour la souveraineté nationale. Ils sont entachés de problèmes qu’il convient de résoudre. Le premier de ces problèmes se trouve au niveau de la qualité des investissements attirés. Les pays bien gouvernés attirent des « investissements rares » en référence à ce que l’on ne retrouve pas sur leurs territoires et à ce qu’ils visent pour leur émergence. En Afrique, les pays mal gouvernés attirent des investissements dans des secteurs sans plus-value et très peu créateurs de richesses comme ceux de la distribution ou de l’exportation des produits bruts. Ce faisant, ces pays demeurent un comptoir commercial qui favorise l’évasion fiscale et la fuite des capitaux. Or, ils ont besoin d’IDE dans la production et la transformation locales, la construction des infrastructures de base ou le développement technologique. Car en plus des recettes fiscales, cela leur apporterait tout au moins la création d’emplois et le transfert des technologies nécessaires pour leur autonomisation.
Un autre problème à résoudre est l’absence de transparence. Les conditions d’entrée et d’exercice sur le marché de beaucoup de multinationales restent opaques et non transparentes. La communication étant un jeu à somme nulle, des spéculations vont bon train sur leur présence en Afrique ; elles joueraient aussi un rôle politique et contribueraient à la déstabilisation des États. D’autres puissances comme la Chine négocieraient l’espace pour déverser l’excédent de leurs populations. De nos jours, il est inadéquat de ne pas communiquer largement sur la présence étrangère en Afrique. Sur le chemin de la démocratie, le citoyen est souverain et dispose d’un droit de regard sur la gestion de la chose publique. Il est donc légitime qu’il cherche à savoir ce que l’investisseur apporte et ce que le gouvernement de son pays offre en retour ; il est légitime de vouloir savoir si son pays gagne ou perd dans le cadre de ses échanges avec l’étranger. C’est une question de droit à ne plus violer : le droit à l’information.
Enfin, le manque de libre compétition de certaines entreprises étrangères sur le marché est nuisible à l’image des IDE. Beaucoup d’entreprises arrivent dans des avions présidentiels lors des visites d’État et s’installent dans le cadre des accords de coopération qui ne respectent toujours pas la liberté économique des États africains. Or, de nos jours, des pays d’Afrique ne peuvent plus continuer à être la chasse gardée de certaines puissances étrangères. Le continent doit ouvrir sa société à la concurrence et user de son droit de choisir pour accueillir la meilleure offre de partenariat pour le développement. L’absence de libre-entreprise donne l’illusion que les entreprises étrangères n’ont aucun apport à l’économie locale. L’illusion est qu’elle vient essentiellement tirer profit du continent en pillant ses ressources. Or, la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) indique que l’Afrique avait attiré plus de 57 milliards de dollars d’investissements étrangers directs (IDE) en 2013. Selon le cabinet Amadeus, l’Afrique devait brasser au total jusqu’à 144 milliards d’IDE à l’horizon 2020. Sur le principe, un tel montant représente une manne ou, mieux, un capital important pour l’économie locale. Toutefois, il reste à réussir son orientation dans des secteurs créateurs de richesses.
En somme, les citoyens africains ne devraient pas contester l’afflux des IDE, mais leur qualité. L’enjeu de la qualité des IDE est la responsabilité partagée entre les investisseurs étrangers et les gouvernements locaux qui doivent améliorer leur gouvernance, offrir un climat d’affaires favorable et alléger la pression réglementaire et fiscale sur les secteurs créateurs de richesses. Je m’intéresse au laxisme de beaucoup de gouvernements locaux qui ne prennent pas leurs responsabilités en main. Un monde sans impérialisme n’existera pas. Les gouvernements africains doivent montrer de nos jours leurs capacités à faire face à l’impérialisme. L’idée de la révolution qui prévaut depuis l’époque des luttes pour l’indépendance me semble anachronique.
Louis-Marie KAKDEU, HDR, PhD & MPA
Deuxième Vice-Président national SDF

