Coup de gueule: C’est quel type de droits humains que vous défendez!
Par Louis Marie Kakdeu
Un citoyen vient d’être condamné à mort au Cameroun par fusillage et je ne vois toujours pas une seule indignation d’une organisation des droits humains pour dénoncer cette dérive de la justice rétributive et l’inhumanité du châtiment qui existe encore dans le droit camerounais.
Je regrette que nous soyons aujourd’hui dans une société devenue sans valeurs ni repères parce que même les activistes de la société civile jouent aux politiques qui acceptent des compromis. Dans une société qui se veut démocratique, nous ne pouvons pas accepter l’application de la loi du talion: « œil pour œil, dent pour dent ». C’était un principe de justice antique imposant une peine équivalente au dommage subi (réciprocité); elle visait à limiter la vengeance privée et la surenchère de violence, instaurant une première forme de proportionnalité. Oui, un citoyen a causé la mort d’un enfant de façon atroce, mais la République ne peut pas lui infliger la mort de façon proportionnée. C’est inconcevable du point de vue de la promotion des droits humains.
Une argumentation peu convainquante
Les défenseurs de la justice rétributive encore en vigueur au Cameroun soutiennent que la peine capitale dissuade les criminels potentiels de commettre des actes graves. Cela n’est pas vrai du tout. L’exécution d’Ernest Ouandié et la décapitation des Osendé Afana n’ont pas arrêté ce que le pouvoir (néo)colonial appelait “subversion”. Pire, l’on parle aussi de la protection de la société en supposant que l’élimination définitive des individus les plus dangereux garantit qu’ils ne nuiront plus. Je crois qu’il faut être raisonnable et bâtir une société où l’État prend ses responsabilités de réinsertion des personnes jadis déséquilibrées. Lorsqu’on regarde les conditions dans lesquelles l’enfant Mathis a été assassiné, l’on se rend bien compte que l’assassin était dans une phase hystérique. Or, l’hystérie est bien documentée en sciences sociales. Mes chers Camerounais, il faut qu’il y ait des gens qui vous disent les vérités: nous n’allons jamais bâtir une société prospère lorsque les résultats de recherches scientifiques (innovation) ne sont pas intégrés dans les politiques publiques. Si nous ne faisons pas confiance à la science et que nous laissons la diriger par des considérations d’ordre culturel, identitaire ou alimentaire, alors nous ne nous développerons jamais. Nous autres progressistes, nous défendons la réforme de la société basée sur les avancées scientifiques, techniques et technologiques.
Arguments contre la peine de mort
Je défends la thèse abolitionniste. Il faut abolir la peine de mort. La tendance mondiale est à l’abolition; de nombreux États abandonnent cette pratique considérée comme un héritage du passé, même si elle reste utilisée dans plusieurs pays, même en Occident.
Le premier principe est celui de l’irréversibilité du crime. Même en cas d’absence d’erreurs judiciaires, il faut avouer que l’on ne peut jamais réparer un crime. Rien ne pourra rendre la vie à l’enfant Mathis. C’est une illusion de croire qu’il existe une décision capable de compenser la disparition de cet enfant (même aux yeux de ses parents).
Le deuxième principe qui milite contre la peine de mort est celui des droits humains et de la dignité humaine : Dans notre société moderne, l’on ne peut pas légalement organiser l’assassinat d’un être humain. Les instruments de droits internationaux que le Cameroun a ratifiés parlent de violation du droit à la vie ou d’interdiction des traitements cruels, inhumains ou dégradants. Le Cameroun doit être cohérent dans le respect de ses engagements politiques.
En outre, il y a absence de dissuasion. Il n’existe aucune étude à ma connaissance et aucune preuve scientifique établissant que la peine de mort est plus dissuasive que la perpétuité. Nous devons comprendre que les criminels sont psychologiquement déséquilibrés et que l’assassinat peut plutôt avoir un effet aggravateur sur ce déséquilibre. Les témoignages font état de ce que pendant la fusillade d’Ernest Ouandié en public, certains bandits dissimulés dans la foule ont soutiré des porte-monnaies sans avoir peur de la mort que l’État venait d’assigner à un citoyen.
Toute cette argumentation est généralement bien défendue par les activistes. Les activistes camerounais jouent aux donneurs de leçon aux politiques parce qu’ils pensent que le rôle du politique c’est de faire leur travail d’activisme. Ils pensent que le politique qui fait des compromis est un “traître” alors que le problème du Cameroun est que la société civile est faible. Le contrôle vertical n’existe pas.
La société civile camerounaise a même sombré dans une dérive populiste. Elle va essentiellement dans le sens de l’opinion. Si l’opinion publique demande du sang humain, alors on valide le don de sang humain. L’enfant Mathis est mort dans des conditions atroces. Cela a ému l’opinion publique. Personne n’ose dire à l’opinion publique que la condamnation à mort est une violation des droits humains. Parce que dans la logique populiste, les leaders de la société civile préfèrent leur popularité.
Disons-nous des vérités: nous méritons les dirigeants que nous avons. Nous avons en face des EXPERTS en populisme. Aussi longtemps qu’il n’y aura pas une masse critique de personnes qui acceptent de naviguer à contre-courant, alors ces gars gagneront! C’est la science!
Le repère doit rester la valeur démocratique; l’idéologie humaniste.
Louis Marie Kakdeu, MPA, PhD & HDR
Deuxième Vice-Président SDF


